RAPPORT POUR UNE ACCALMIE 1


Qui si je crie pour m’entendre ?

Quel ange parmi les anges ?

Et même s’il s’en trouvait un pour soudain me prendre contre son cœur ?

Telle présence, j’en mourrais car la beauté commence comme la terreur :

à peine supportable.

[…]

Qui, alors, appeler à l’aide ?

Pas l’ange…Pas l’homme…

Les animaux, eux, le savent bien,

Notre mal être en ce monde, nous ne pouvons guère que l’interpréter.

Rainer Maria Rilke



Je fus accueillie par une boîte en carton, posée verticalement sur le sol, dans laquelle j’aurais pu tenir debout. En son haut, un large ruban rouge orné d’un nœud semblait faire le tour. Une espèce de cadeau se tenait là devant moi, plutôt imposant. Je fis le tour et découvris sur le côté opposé le carton évidé sur toute sa surface, un ruban adhésif  “fragile” collé tout autour de la découpe. Des tiges de fer fichées verticalement barraient l’entrée. Un miroir couvrant la totalité du fond doublait l’espace intérieur par effet d’optique. C’était, de toute évidence, une cage vide et je vis ma propre image derrière les barreaux, reflétée par le miroir.

Voilà qu’en un mouvement – faire le tour – je passai de l’étonnement à la déconvenue, de l’attente à la surprise, du plaisir au trouble. Tout ça avec un carton, un ruban, du fer, un miroir et un scotch d’emballage.


Si je m’attache à décrire (et je renouvellerai l’opération plus loin) cette pièce à la fois accueillante, réjouissante à l’œil, déceptive et réflexive, je n’ai pas trouvé mieux jusqu’à présent que d’énoncer ce que je vois et qu’en le faisant, je procède à l’inventaire des sens possibles d’une œuvre. Par la littéralité même, je peux les regarder, constater qu’elles me regardent (ou non), accuser réception (ou non), consentir à m’embarquer (ou non) dans l’aventure du regard.


Mon dessert préféré, c’est le mille-feuille. Il est bien difficile d’en trouver d’excellents (ici je pourrais lancer un appel désespéré à l’adresse des pâtissiers) qui allient le croustillant, la légèreté d’une pâte feuilletée et l’onctuosité légèrement vanillée de la crème pâtissière, chapeautée par une fine couche de pâte sucrée. La dégustation d’un mille-feuille exige adresse et lenteur. Si j’appuie trop fort avec les dents (de la bouche ou de la fourchette), la crème s’échappe par les côtés. Ce qui gâte en bouche l’alliance délicate de la feuille craquante et de la crème. En retirant la couche du dessus que je réserve habituellement pour la fin (hérésie que je me permets à des fins de gourmandise), je diminue l’épaisseur du gâteau et je m’en sors un peu mieux. Tout l’art consiste ensuite à garder l’index suffisamment humide pour récupérer les miettes au fond de l’assiette avec le plus d’élégance possible. Ce qui me plaît quand je regarde une œuvre, c’est d’y trouver une multiplicité de sens. Il en va ainsi avec le travail de Brigitte Laurendeau.


L’exposition s’ouvrait par ce cadeau empoisonné en pleine lumière et s’achevait, dans l’ombre, avec une phrase de Kafka inscrite par lettres découpées sur la surface d’un carton d’emballage formant un L, éclairé de l’intérieur et posé au sol. Je lis Comme la liberté compte au nombre des plus sublimes sentiments, la duperie qui y correspond passe pour sublime aussi 2. Ces pièces aux deux bouts de l’exposition, étaient moins une référence à Kafka qu’une révérence, une fraternité (de vous à moi, cher ami), qui avec le titre de l’exposition – Entrepont 3,  tressaient une épissure entre le passé et le monde que nous appelons moderne.

Ce qu’elles avaient de commun, en outre, c’était le matériau dont elles étaient faites. Le cadeau montrait, impudique, son emballage. Il n’y avait pas de papier-cadeau comme c’est la coutume. La cage était fragile, j’aurais pu en sortir aisément ou bien la faire tomber d’un bon coup de pied. Mais elle n’avait pas de porte. Ce qui s’y trouva prisonnier, en vérité, ce fut mon image, qui semblait en sortir pour peu que je fisse un pas de côté.






1 Terme maritime : calme momentané succédant à un coup de vent très violent.

2 Kafka, Rapport pour une académie, Œuvres complètes, Tome II, Gallimard, 2005, p.513.

3 Lieu où est entreposé la cage du singe dans Rapport pour une académie. C’est l’espace entre deux ponts, généralement considéré comme le pont inférieur. C’est également le titre de la plus célèbre photographie d’Alfred Stieglitz prise en 1907.


Combien de phrases d’écrivains gravées dans le marbre ou la pierre ? Celle de Kafka se trouvait sur un support voué davantage à la poubelle, au recyclage (j’aurais pu écrire tout carton finit un jour ou l’autre à la déchetterie, aphorisme immédiatement contrarié par le travail de Brigitte Laurendeau). Le carton vient de l’arbre, de même la feuille de papier. L’encre était remplacée ici par le vide, espèce de fantôme lumineux dont l’objet est de nous hanter.


La suite de l’exposition était répartie entre les deux pièces de l’Espace Ducros. Dans la première, une grande voile de bateau accrochée au plafond, gisait pointe sur le sol. Des ailes d’ange, à terre sous la voile, se trouvaient emballées dans une gaze transparente, une guirlande luisant faiblement entre les plumes. Des mues d’insectes tremblotaient aux pointes des branches de saule disposées en couronne sur un support noir. Une poupée – c’est ainsi que je la nommai, mais je pensais plutôt à un golem – faite de cendre et de gaze reposait sous une boîte vitrée, le tout sur une colonne noire (une conduite en plastique utilisée pour les travaux publics). Un ordinateur portable posé sur une colonne identique diffusait le film muet d’une scène curieuse : un fjord au milieu duquel des hommes aussi petits que des insectes s’échinaient à dégager un petit bateau 4 pris par la glace sous un ciel plombé.


Parce qu’elle me laissa un souvenir durable, que je fus très impressionnée, je m’attarderai sur Tar and feather : une digigraphie de grande taille, suspendue à hauteur d’œil, entre l’affiche (c’est du papier et une impression numérique) et la photographie (c’est une prise de vue faite par un appareil à photo). La texture de l’impression rendait les détails imprécis, pour peu que je m’approchasse, de telle sorte qu’elle faisait davantage peinture. Un être humain nu, recouvert entièrement de plumes et d’une substance noire, échelle un, posait debout face à l’objectif, les bras le long du corps. Au sol, le surplus de plumes et de substance noire. Et hop ! On ne bouge plus. Faisons vite un instantané ! L’espace était dématérialisé, neutre, les couleurs rabattues, une image de studio. Soudain, alors que je prolongeai ma station devant l’image, de l’amas surgît un œil brillant : il me fixait.

Je songeai aux Etats-Unis (le titre en anglais), à une exposition au Cloître Saint-Trophime lors des Rencontres d’Arles, l’année précédente, constituée de cartes postales 5 et de photos d’archives de lynchages des noirs. Je me souvins également de la célèbre bande dessinée de Morris et Goscinny. Les Dalton sortaient de la ville, goudronnés et emplumés, il leur suffisait de se nettoyer à un point d’eau avant de revenir au livre suivant. Châtiment en version édulcorée qui me faisait rire. Il se trouve que cette punition – mais devrais-je continuer à l’appeler ainsi quand ce supplice consistait à recouvrir la personne de goudron liquide à 60°C, entraînant des brûlures et une asphyxie mortelle en cas d’application totale – est ancienne. En effet, les premières traces, en Europe, remontent au XIIe siècle, durant la guerre sainte. Donc supplice et humiliation dans l’image suspendue, mais la personne posait debout, vivante, face à moi. Il émanait de sa posture et de cet œil une résistance doublée d’une espèce de menace.


Alors qu’ici tout était désolation, souffrance, abandon (la voile échouée, les ailes d’ange hors service ou en attente, les mues vides, le châtiment, les efforts vains des hommes autour du bateau, la grisaille picturale du blanc, du gris, du brun, du noir) alors même que certains motifs se retrouvaient dans l’espace suivant (les plumes, les insectes, la glace), que celui-là se trouvât dans la pénombre, un air plus oxygéné y soufflait doucement. Ce lieu aurait pu être celui d’une gestation, les coulisses d’un monde rêvé, un u-topia.

Au-dessus de ma tête, couvrant entièrement le plafond originel, un plastique léger ondulait tel une eau trouble sous les va-et-vient d’un ventilateur silencieux et renversait la perspective. Le haut devenait le bas. Au sol, des boîtes lumineuses, certaines en bois, d’autres en carton étaient déposées çà et là. Au milieu d’entre elles, un deuxième film diffusé sur un écran plat, posé horizontalement à même le sol. Mon éducation m’ordonna de prêter attention à l’endroit où poser mes pieds, de déambuler lentement (pas de barrières de sécurité, je n’étais pas à Disney World). La disposition de l’ensemble m’invitait à me pencher au-dessus des images, parfois à m’agenouiller pour examiner des détails.



4 Voir l’analyse historique de l’hyper-politique de Peter Sloterdijk, Dans le même bateau, Collection Rivages, 1997.

5 Les cartes postales étaient fabriquées dans la journée. Le participant au lynchage ou au spectacle l’envoyait à sa famille en lui décrivant, afin qu’elle le repère plus facilement, sa place dans l’image de la foule massée sous l’arbre d’où pendaient les corps. Sur l’une d’entre elles, l’expéditeur regarde l’appareil à photo en souriant. Il pose.

Dans le deuxième film, le bateau pris par la glace avait disparu, bien que le ciel et l’eau fussent du même gris plombé – mais s’agissait-il du même lieu ? Un ange au ralenti descendit du ciel, se posa sur la glace, s’agenouilla, secoua lentement ses ailes, se redressa et sortit du champ. Puis il revint par le haut, se posa, s’agenouilla, etc. Indéfiniment.


Sur une image des boîtes lumineuses, Orson 5, un scorpion orné de deux plumes en guise d’ailes, que Brigitte Laurendeau classe dans la série Mes anges gardiens créateurs, plus loin, une autre boîte où une femme nue dotée d’ailes d’ange la main tendue à une mante religieuse de taille égale, l’évocation d’un conte d’Andersen sur la suivante, me permirent de retrouver des éléments présents dans les travaux précédents de l’artiste : sorcières ou fées, légendes, contes, magie.


Brigitte Laurendeau a assemblé, superposé, déposé, déroulé, découpé, déplacé, pansé une partie du monde, telle une petite fée modeste à son affaire, une baguette de saule à la main. Elle a collecté des matériaux communs voués au rebut, rejets des sphères marchandes et leur a donné une nouvelle forme par des opérations de superposition, de transparences, de collage et de filiation (Jérôme Bosh, Brueghel). Elle a conjuré le sort, imaginé un moment d’accalmie, un temps utopique, fait de réparations – des plumes collées sur le corps des êtres vivants ? morts ? – une lointaine réponse à la guerre est-elle finie ? question en fil rouge de Caroline Dubois.


Invitée par Brigitte Laurendeau, elle a patiemment brodé, dessiné, écrit 6 devrais-je dire, avec les couleurs de la tapisserie de Bayeux, sur une bande de drap, les images successives d’un aspirateur en mouvements (travelling avant, arrière, rotation). Positif d’un film en train de se dérouler et en apparence sans fin : la suite du drap étendu et rétro-éclairé finissait enroulée dans une boîte. Aspirons-nous [à faire monde] ? Oui je le crois. Mais faisons-nous monde 7 ? Parfois, au détour d’une exposition qui s’avance en toute modestie, comme celle-ci, ça se produit. Sans tambour ni trompette, il est vrai. En écho, si je puis dire, au livre de Georges Didi-Huberman 8 à qui l’artiste fait une référence discrète avec la pièce Didi, une boîte éclairant l’image d’une luciole augmentée de deux duvets de part et d’autre du corps.


Tout à fait éloignée des travaux déictiques que j’avais pu croiser dans les expositions d’art contemporain et sans angélisme aucun, Brigitte Laurendeau nous a offert les tickets d’embarquement pour un voyage, un entre-deux, où l’art, dans le bateau ivre de l’humanité, espèce d’arche de Noé, n’appartient en réalité ni aux uns ni aux autres : il est dédié à tous.





Laure Baudouin


























6 Orson Welles, dans une scène de Mr Arkadin, conte la fable de la grenouille et du scorpion qui s’apprêtent à traverser une rivière.

7 Caroline Dubois est poète et publie régulièrement chez POL.

8 J’emprunte ici la question à Alain Rivière, plasticien.

9 Survivance des lucioles, Georges Didi-Huberman, Les Éditions de Minuit, 2009.

expositionexposition.html
homehome.html
imageimage.html
piècepiece_1.html
vidéovideos.html
contactcontact.html
liensliens.html
texte